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Rencontre avec Fatma Kilani

La Boîte et Gabès Cinéma Fen online

Depuis plusieurs années déjà, Fatma Kilani baigne dans le milieu de l’art. Elle s’y trouve tel un poisson dans l’eau. Passionnée, collectionneuse, elle monte des expositions, accompagne des artistes dans leur démarche, les aide à la production de leurs projets, les soutient, les encourage… C’est donc avec intérêt que nous avons interviewé Fatma Kilani afin d’en savoir davantage…

Fatma Kilani
Fatma Kilani, fondatrice de La Boîte

ID : On vous sait passionnée d’art, d’où vous est venu cet amour ?

FK : Ma passion pour l’art vient de ma prime enfance. J’ai grandi dans un environnement disons propice : des parents passionnés d’art islamique, des cousins architectes, des oncles journalistes culturels, une tante professeur d’arts plastiques.

Ma conscience artistique s’est aussi forgée dans les voyages et dans des pays comme l’Égypte des années 70 où j’ai eu la chance de séjourner. Aujourd’hui, ma passion s’épanouit dans la fréquentation des artistes, dans l’observation de leur processus créatif et dans la médiation que je peux être amenée à faire de leurs œuvres.

ID : Vous avez eu l’idée d’investir un espace situé au sein d’une entreprise pour le transformer en galerie. Vous l’avez appelé La Boîte, destiné à la base au personnel de la société, avec les quelques années de son existence, racontez-nous son évolution, vos remarques…

FK : La Boîte est un espace alternatif et confidentiel de 25 m2 qui se trouve au 2e étage du siège d’un groupe de sociétés. Son inauguration en 2007 a marqué l’histoire de l’entreprise, de par son caractère performatif et puis aussi sa charge symbolique. Germination, le titre de cette exposition proposée par Meriem Bouderbala et Memia Taktak, offrait à chaque employé de l’entreprise la possibilité de concevoir une œuvre avec une boule d’argile qu’il pouvait pétrir sur une longue table de travail disposée à cet effet. Une fois son œuvre créée, l’employé était invité à la disposer sur une des étagères aménagées à l’intérieur de La Boîte ; en contrepartie, il recevait des mains de Meriem Bouderbala un diplôme d’artiste, attestant de son aptitude créative.

Treize années plus tard, et avec l’aide de mes collaboratrices Patricia Triki et Khadija Karoui, on a pu développer cette aptitude avec un programme plus étendu de médiation axé sur des talks ou discussions avec l’artiste, des workshops détricotant le processus créatif investi en amont de l’exposition, une résidence d’artiste en entreprise destiné à une plus grande cohabitation avec l’artiste.

Il en a été de même pour la programmation, étoffée par un plus grand nombre d’expositions, proposées dans plus de sites, auprès d’autres publics novices comme les étudiants de l’IHEC Carthage et, depuis 3 ans, les habitants de Gabès.

ID : Trouvez-vous le personnel de la société plus à même de comprendre ce que vous leur présentez ?

FK : Le livre co-écrit par Paul Ardenne, historien d’art, et Pierre-Noël Denieuil, sociologue, publié pour les 10 ans de La Boîte, montre que l’aptitude de nos publics se développe. Les employés aiment l’idée de se retrouver à l’occasion de ces expositions ; ils apprécient le fait de se familiariser, à travers le Talk avec l’artiste, avec son parcours, son univers. Les entretiens menés par Pierre-Noel Denieuil avec eux montrent qu’ils ont d’ailleurs des préférences, par exemple les expositions de photographies, les œuvres figuratives, les œuvres colorées, les œuvres gaies… Ils sont contents de les voir sur les murs de l’entreprise une fois acquis. Certains sont des inconditionnels des workshops qu’on organise avec les artistes, une façon pour nous de les projeter dans le processus créatif ou genèse de l’exposition. De voir l’artiste Férielle Zouari installée dans son atelier en plein cœur de l’entreprise durant ses 3 mois de résidence est aujourd’hui une étape de plus dans ce processus de rapprochement que nous voulons engager entre l’art et notre public.

ID : D’ailleurs en ce moment s’y tient l’expo de Safouane Ben Slama, ce jeune photographe installé à Paris. Comment l’avez-vous déniché ?

FK : Safouane Ben Slama, je l’ai rencontré grâce à l’artiste Nidhal Chamekh, qui le connaissait depuis Paris. Safouane était déjà investi dans son projet de voyage qui devait le mener vers l’Éloge de l’Ombre, l’exposition aujourd’hui en place à La Boîte jusqu’au 20 mai. Je me suis tout de suite projetée dans son idée de captation à l’aveugle de son pays, la Tunisie, et de ses voisins le Maroc et l’Algérie. Ce qui ressort de ce périple, c’est un ensemble composé d’architectures entremêlées, d’étendues détaillées, de gestes noués, très illustratif de la beauté qui réside dans ces petits riens, au cœur du livre éponyme « Éloge de l’ombre »
de l’auteur japonais Junichiro Tanizaki.

La Boîte et Gabès CinémaÉloge de l’ombre, l’exposition de Safouane Ben Slama à La Boîte, commissionnée par Elsa Delage

ID : L’exposition Nous vivons trop près des machines, de l’artiste Lina Ben Rejeb s’est installé les 5-6-7 mars 2020 à la galerie de l’Institut Supérieur des Arts & Métiers de Gabès -ISAM Gabès-. Était-ce la première fois que vous investissiez la Galerie de l’Institut ?

FK : Ce n’était pas la première que nous organisions à l’ISAM Gabès. Nous avions l’an dernier exposé l’artiste anglaise Polly Brooks, une artiste à l’univers très minimaliste qui avait beaucoup marqué les esprits. Je me souviens d’une étudiante qui me disait avoir l’impression d’être ailleurs, à l’étranger.Il faut savoir que beaucoup de ces étudiants n’ont jamais quitté Gabès et n’ont jamais eu l’occasion de voir des expositions. De pouvoir leur en offrir avec des œuvres d’artistes reconnus comme Polly Brooks ou Lina Ben Rejeb, est pour nous une expérience émotionnelle forte. Ils viennent en groupe, se font des selfies avec les œuvres, les regardent de près, les détaillent, posent des questions, passent beaucoup de temps devant chaque œuvre, puis s’en vont. Le lendemain, ils reviennent seuls ou avec d’autres, comme pour prendre des nouvelles des œuvres et de l’expo. Ça nous émeut à chaque fois. Je veux d’ailleurs remercier Olfa Nejima, directrice de l’ISAM, Mohamed Amine Hamouda artiste et enseignant à l’ISAM Gabès et puis le club audiovisuel Labortario qui nous font des reportages magnifiques, pour leur accueil très chaleureux à chaque fois que nous sommes chez eux.

Fen onlineLes employés de l’entreprise pris au jeu de l’oeuvre participative « La dernière trace » de l’artiste Lina Ben Rejeb

ID : La Tunisie a vécu une révolution qui a profondément marqué le peuple, et si la situation démocratique s’est améliorée, les problèmes économiques sont très forts. Vous a-t-elle encouragée à envisager de développer l’aspect culturel ?

FK : Notre soutien à l’art contemporain date de 2003, lorsque Meriem Bouderbala avait organisé les Rencontres d’Art contemporain, première manifestation internationale de taille dans l’art contemporain. A suivi La Boîte, en 2007, puis la Chapelle de l’IHEC Carthage où La Boîte a étendu ses activités en 2008. Avec la Révolution, les projets se sont démultipliés. L’urgence de décentraliser la culture s’est aussi imposée. Plusieurs fondations sont aujourd’hui sur le terrain ; elles font un travail considérable de couverture des besoins. Nous devons rester à l’écoute et faire au mieux, chacun selon ses moyens et ses domaines de prédilection.

ID : Parlez-nous de ce festival de Gabès que vous organisez depuis l’année dernière…

FK : Gabes Cinéma Fen est un festival du cinéma et d’art vidéo qui prend place à Gabès, une région du sud riche d’un patrimoine naturel exceptionnel : une oasis les pieds dans l’eau, des villages troglodytes perchés dans les hauteurs de Matmata, un garde-manger exceptionnel fructifié à l’ombre des palmiers, des gens accueillants et fiers de leur région. Dans le même temps, une région économiquement sinistrée, minée par la pollution, assoiffée de loisirs et de culture, qui aspire à de l’intérêt et de la considération.

Ce festival, qui se tiendra du 3 au 11 avril 2020, est une réponse à un vœu resté longtemps pieux. Offrir au public de Gabès une fenêtre sur le monde. Nous le faisons à travers la culture et plus spécifiquement à travers les arts visuels, point commun aux trois rubriques du festival : le cinéma, l’art vidéo et la réalité virtuelle. La section Art vidéo, appelée El Kazma, du nom d’une casemate de la 2nde guerre mondiale qui se trouve à quelques centaines de mètres de la Corniche de Gabès, est depuis sa création, sous la direction artistique de l’artiste Malek Gnaoui. Cette année, elle est commissionnée par l’historien d’art et critique Paul Ardenne, co-fondateur en France de Vidéo Forever, un cycle d’art vidéo œuvrant depuis plusieurs années à sensibiliser le public à ce medium.

ID : Vous avez fait le choix d’une 2e édition Online, pour souscrire aux mesures réglementaires décidées contre le COVID 19. Quelle est votre motivation derrière ce choix ?

FK : Oui. Gabès Cinéma Fen viendra à nous, chez nous du 3 au 11 avril, comme prévu. L’idée est venue des jeunes de Gabès membres de l’équipe d’organisation. Faire que le confinement auquel ce virus nous oblige soit un confinement culturel le plus enrichissant et le plus stimulant possible.

ID : Pensez-vous que ce festival pourrait devenir un rendez-vous incontournable des acteurs culturels de la région ?

FK : Gabès Cinéma Fen est un jeune festival, d’à peine deux ans, mais qui aspire à une place importante de par le monde. Il a un premier parti-pris fort, celui de décloisonner les arts et de dépasser les frontières poreuses qui les séparent. En fusionnant le cinéma d’auteur et l’art vidéo, Gabès Cinéma Fen fédère des propositions qui partagent le même medium, qui proviennent des mêmes artistes. Des artistes de cet entre-deux comme Shirine Neshat, Steve Mcqueen ou pour ce qui concerne la Tunisie, Ala Eddine Slim, Fakhri El Ghezal, Sofian El Fani et d’autres.
Gabès Cinéma Fen a un deuxième parti-pris, spécifique à sa section Cinéma : donner au cinéma arabe et indépendant la place qui lui manque ailleurs dans le monde. Nous amener dans le même temps à une démarche réflexive sur la ou les représentations du Nous dans le monde arabe par le prisme du cinéma.

Au-delà de ces postures, Gabès Cinéma Fen a aussi vocation à amener les artistes à réfléchir les problématiques de la région dans leurs créations. La catastrophe écologique qui a cours à Gabès a conduit Sofian El Fani, lors de l’édition 2019 (commissariat de Amel Ben Attia), à concevoir une installation vidéo, appelée Toura7ibou (mot de bienvenue que l’on retrouve à l’entrée des villes dont Gabès), où trois images d’une cité plâtrée par le soufre émergeaient d’un amoncellement de plastiques déchiquetés, livrant les composantes d’une « apocalypse now ». Pour parachever le tout, une carte postale était distribuée aux visiteurs. Sur cette carte postale titrée « Gabès », une photo du Groupe Chimique, cheminée en marche, image iconique de la ville de Gabès…

SaouabiLe temps scellé, une exposition de l’artiste Nabil Saouabi à La Boîte

ID : Y aura-t-il des tables rondes pour répondre aux interrogations que se posent artistes, intellectuels, mécènes, commissaires, critiques d’art et galeristes ?

FK : Les tables rondes sont des moyens formidables de se rencontrer et d’échanger. Pour la section Art vidéo, 3 rencontres sont prévues : une masterclasse/rétrospective de l’artiste turc Ali Kazma, questionnant la condition humaine dans le monde actuel, une table ronde modérée par Paul Ardenne le commissaire d’exposition d’El Kazma, traitant de la mise en images de la vie et de cette tentation du spectaculaire, du sensationnel et du racolage visuels. Une troisième rencontre commentant les vidéos d’archives réalisées par 11 étudiants de l’Institut Supérieur des Arts & Métiers de Gabès (ISAM Gabès) sous la direction de l’artiste vidéaste Nicène Kossentini.

ID : Comment avez-vous sélectionné les artistes qui y participeront cette année ?

FK : La sélection des vidéos s’est faite par Paul Ardenne, commissaire de l’exposition, en concertation avec Malek Gnaoui, directeur artisitique d’El Kazma, et l’équipe de La Boîte à savoir Patricia Triki, Khadija Karoui et moi-même. L’évaluation des vidéos a reposé sur deux critères principaux : la qualité/l’originalité de l’œuvre et sa pertinence.

ID : Y aura-t-il un thème précis ?

FK : El Kazma, la section Art vidéo de Gabès Cinéma Fen, contrairement à la section Cinéma, n’a aucune orientation thématique. À l’image du bunker ou casemate auquel son nom fait référence, elle se veut être un poste d’observation sur l’horizon. Le miroir d’une création contemporaine ouverte aux problématiques du monde, sans orientation thématique précise, ni prédilection pour un genre ou format donné.

ID : Pensez-vous que cet événement pourrait favoriser le maillage entre les différents organismes, pour partager de nouvelles méthodes de travail et réfléchir sur les actions à poser à l’avenir dans le domaine culturel afin de pouvoir présenter la création en Tunisie et de contribuer à son rayonnement à l’international ?

FK : Cet événement est important mais il est réfléchi dans l’idée d’un aboutissement, celui d’un travail de fond effectué sur la région. Pour Gabès Cinéma Fen, cela se représente dans la formation de jeunes au management d’un festival. Nous sommes aujourd’hui très fiers de voir des jeunes gabésiens formés l’an dernier, devenir aujourd’hui des ressources très estimées de festivals prestigieux comme les JCC ou les JMC. 

Pour El Kazma, la section « Art vidéo » de Gabès Cinéma Fen, ce travail de fond se représente dans un accompagnement sur l’année des étudiants de l’ISAM Gabès basé sur 3 axes : la formation d’un regard, à travers la visite de grandes expositions à Tunis et la programmation d’une exposition par an à la galerie de l’ISAM, l’initiation à travers l’organisation d’un workshop orienté vers une technique particulière, et la professionnalisation à travers le recrutement d’une cohorte de 20 étudiants pour la médiation d’El Kazma.

Concernant votre question sur la façon de présenter la création et de favoriser son rayonnement à l’international, ma réponse est : mixer les arts et les faire dialoguer. Dans le cas de Gabès Cinéma Fen, nous croyons que célébrer l’image en mouvement, à travers le cinéma et l’art vidéo, est le meilleur moyen de réfléchir l’image comme un tout.

ID : Que faudrait-il pour sortir le secteur culturel de l’inertie, de l’indifférence et du désintéressement que l’on peut pressentir en Tunisie ?

FK : Je ne crois pas que le secteur de la culture soit dans l’inertie. Bien au contraire. Les événements culturels sont de plus en plus nombreux. Ils sont aussi de plus en plus qualitatifs.

Dans le cinéma, la production est plus dense et plus souvent référencée dans les festivals de prestige, comme Cannes, Berlin, ou Venise, l’infrastructure enrichie de plusieurs belles salles (Pathé, Cité de la Culture), la fréquentation des salles en plein essor. Dans la musique, le rap caracole en tête des classements en nombre de vues sur YouTube. Dans la mode, les créateurs sont plus nombreux et plus présents sur la scène internationale (Ali Karoui, Fatma Ben Soltane, Anissa Meddeb).

Dans les arts visuels, il faut se réjouir du nombre plus important de festivals (Dream City, Chouftouhonna, Ephémère, JACC), de l’organisation de grandes expositions comme L’éveil d’une nation ou Gorgi, et aussi de la plus grande internationalisation de nos galeries (Selma Feriani, Aicha Gorgi, Yosr Ben Ammar, El Marsa) et de nos artistes.

ID : S’il y en a qui comprennent combien la culture est importante, d’autres semblent la mépriser. Pensez-vous que la création tunisienne soit valorisée ?

FK : Les publics cibles de La Boîte sont des publics novices, parfois indifférents à la culture, pour des raisons qui les dépassent. Un déficit de capital culturel, des contraintes géographiques, une mauvaise qualité d’immersion qu’ils ne veulent plus subir. Il faut lutter contre ces freins. Compenser le déficit de capital culturel par une plus grande qualité de médiation dès les premières années d’études. Résoudre les contraintes géographiques en densifiant le maillage territorial de la culture. Améliorer la qualité de l’immersion, à travers la mise à niveau technique de nos salles, la sensibilisation du public au respect de l’autre …

ID : Croyez-vous que même si l’art n’est pas à proprement parler un instrument de communication, il reste un acte de résistance. On pense à Malraux qui affirmait que c’est la seule chose qui résiste à la mort. Qu’en pensez-vous ?

FK : L’art est Esprit. Il touche à l’âme, nous met parfois en transe, nous fait transcender une certaine forme de réalité. Il peut être en cela un acte de résistance.

ID : Peut-on dire que vous secouez la culture ou est-ce que vous aimeriez qu’on le dise à votre sujet ?

FK : Loin de moi l’idée de secouer la culture. Qui suis-je pour le faire ? En revanche, accompagner les artistes, soutenir leur effort de création, de production, de diffusion et de médiation, c’est là une mission dont je me sens investie pour toujours.

ID : Avez-vous d’autres projets dont vous aimeriez parler ?

FK : Plusieurs projets en gestation, à Tunis, à Gabès. Peut-être un peu tôt pour en parler.

Propos recueillis par Nadia Zouari – Photos © Pol Guillard
Article paru dans iddéco n°43 – Avril 2020

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