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Pâte d’ambre, bijou de sensualité

J’ai grandi en m’imprégnant des odeurs de la Tunisie. L’odeur du bigaradier quand on arrivait à Hammamet au début de l’été. L’odeur  entêtante du sel marin mêlée à l’odeur forte des algues aux heures les plus chaudes du bord de mer. L’odeur blanche et enivrante des jasmins en fleurs, l’odeur timide et épicée des tout petits œillets plats et de plusieurs couleurs. L’odeur tellement raffinée et éphémère des cyclamens au sommet du Bou Kornine. L’odeur opulente et affectueuse des roses de l’Ariana ou « roses  de Damas » courbées sur leurs tiges si fines. L’odeur presque étouffante du henné dans les vapeurs du hammam et l’odeur fraîche et acidulée des pelures de mandarines qu’on écrase entre les doigts pour faire gicler des myriades de minuscules jets parfumés. Mais celle que je préfère est l’odeur des bijoux en pâte d’ambre, odeur que j’ai peu rencontrée dans d’autres pays du monde arabe.

 

Ces bijoux, somptueux ou modestes, ont été pour moi un éveil naturel et tout en pudeur à la symphonie des corps et des parfums, à la presque innocente coquetterie des femmes et au troublant désir masculin.
La pâte d’ambre, qui n’est plus fabriquée aujourd’hui avec la même rigueur et la même recherche des ingrédients qui la composent, était un objet odorant que l’on retrouvait dans toutes les classes sociales de la Tunisie. Cet ambre au contact de la peau se réchauffe, la transpiration l’enrichit et il se respire différemment d’une personne à autre invitant délicieusement à s’en approcher.

Les reines et les princesses avaient bien sûr les bijoux les plus beaux et les plus précieux, colliers et broches étaient enrichis de perles, d’or et même, enchâssés dans la pâte d’ambre, parfois des pierres précieuses. Les rois avaient souvent, sur les pommeaux en or de leurs cannes de la pâte d’ambre dont l’odeur parfumait délicatement leurs mains.

Certains bijoutiers-parfumeurs du souk des joailliers étaient aussi célèbres que les maisons Piguet ou Guerlain, chacun avait son secret de fabrication, et les secrets restaient en famille. La mode avait aussi son importance, parfois c’était la rose qui était « la touche de fond », parfois le néroli, l’essence de jasmin ou autres fleurs de myrte. C’était toujours mystérieux et envoûtant.

La pâte d’ambre est essentiellement faite d’ambre gris, de civette, de musc, de castoréum, auxquels s’ajoute, selon les « nez célèbres » du moment, des huiles essentielles, des clous de girofle, des graines de Mahleb (amandes amères), des bois parfumés, du benjoin, des noix de Galle et autres ingrédients tenus secrets.

La pâte ainsi obtenue, est mise à sécher dans des moules en plomb de différentes formes, les plus classiques étant les cœurs, les poissons, les croissants de lune, les étoiles, les boules et d’autres encore. Des artistes intervenaient souvent  pour graver sur ces formes de fins dessins de fleurs ou d’arabesque, rendant le bijou plus précieux.

Reines, bourgeoises, femmes du peuple, toutes avaient leurs colliers odorants, les unes somptueux, lourds de pendentifs en or ouvragé, les autres se contentant de boules de pâte d’ambre grossièrement roulées et enfilées sur des brins de raphia. Toutes savaient qu’en portant le « skhab » ou pâte d’ambre sur leur peau, elles devenaient désirables et uniques.

Cette pâte garde son odeur durant des années, parfois de générations en générations. Elle perd son parfum lorsqu’on la sépare de la peau mais pour la retrouver il suffit de réchauffer le bijou entre ses mains.

Le souvenir de ces bijoux et surtout de cette odeur, ne me quitte jamais. Les carrés d’ambre font partie de ma vie quotidienne, je les place dans mes tiroirs, dans mes armoires, au fond de mon sac, ils me rassurent. Cette odeur est dans ma mémoire et plus que dans ma mémoire, elle est  dans ma peau.

Texte : Leila Souissi – Photos : Jaques Perez et Salah Jabeur

Article paru dans iddéco n°17 – Juin 2017

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