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Butterfly effect ,Babylon 1, Babylon 2 (c) Pol Guillard

Mohamed Ghassan, “Between two memories”

Galerie le Violon Bleu, Sidi Bou Saïd, 24 mars – 24 avril 2022

« Entre deux mémoires » est le titre de l’exposition du sculpteur irakien Mohamed Ghassan, installé depuis vingt-quatre années en Tunisie et qui a vécu autant d’années dans son pays natal. De sa rencontre avec la commissaire d’exposition Khadija Hamdi Snoussi, par ailleurs Docteure en arts islamiques,  est née une intense collaboration de trois mois. L’artiste et la commissaire se complètent et dialoguent, comme en témoigne le magnifique catalogue de l’exposition. Entre deux mémoires ,  entre deux céramiques  , entre la dureté  de la terre  cuite et la chaleur du feu , entre la construction et la destruction, entre la froideur des armes et la foudre qu’elles génèrent, les paradoxes historiques mis bout à bout donnent lieu à une exposition où l’histoire personnelle de l’artiste ainsi que la grande l’Histoire s’entremêlent pour offrir un tout cohérent dans ce monde peuplé d’incohérences.

En 1972, le gouvernement irakien lança le « Festival d’Art de Wassiti », dénommé ainsi en référence au peintre et calligraphe du XIIIème siècle Yahya El Wassiti. Il s’agissait de mettre l’accent sur l’antériorité de la contribution extraordinaire de cette région du monde à l’art, avec du Xème au XIIème siècle la céramique, notamment la céramique à reflets métalliques, et du XIIème au XIIIème siècle les miniatures illustrant les manuscrits calligraphiés de l’époque abbasside.

Butterfly effect Babylon1 c Pol Guillard
Butterfly effect , Babylon1 (c) Pol Guillard

Ce festival et la première biennale de l’Art Arabe qui suivit en 1973 marquent la période faste des arts plastiques en Irak. Elle avait débuté quelques temps auparavant avec la nomination à la tête de l’Institut des Beaux-Arts des membres du « groupe de Baghdad pour l’art moderne » et en particulier de Jawad Selim à la section sculpture. Ce groupe, fondé en 1951 avec ses collègues artistes Shakir Hassan Al Said et Mohammed Ghani a tenté de combiner les anciennes traditions artistiques irakiennes avec les techniques européennes modernes. Son mantra était istilham al-turath – s’inspirer de la tradition –  et avait pour ambition de « créer un langage artistique unique à l’Irak, construit sur le grand art de ses civilisations passées -Sumer, Babel, Assyrie et bien sûr l’Islam- mais  dans la langue du XXème  siècle »  écrit Lorna Selim en 2008.

En 1972 naquit Mohamed Ghassan à Baghdad, qui, dans cette ambiance de renouveau, s’inscrivit à l’Institut des Beaux-Arts, section sculpture et en sortit diplômé en 1996.

 Mais en 1996, l’Irak ne ressemblait plus à celui des années 1970. La « Guerre du Golfe » de 1990-1991 dirigée par les Etats Unis à la tête d’une coalition, avait mis fin à l’invasion du Koweit par l’Irak sous un déluge de bombes. Le jeune Mohamed Ghassan, sculpteur diplômé, s’était retrouvé comme beaucoup de jeunes de son âge, la kalachnikov à l’épaule pour défendre son quartier.

C’est alors qu’il décida de s’installer en Tunisie, où il a maintenant passé autant d’années qu’en Irak. En Tunisie, il a mis son savoir faire et ses compétences au service de l’art de la céramique, en participant à de nombreuses expositions collectives et en enseignant à l’Institut des Arts et Métiers de Tunis. Il y a aussi découvert l’œuvre des ateliers Chemla qui a marqué la céramique artistique tunisienne du XXème siècle jusque dans les années 1960.

Mohamed Ghassan a conçu son exposition personnelle au « Violon Bleu » à partir de ce double héritage, de cette double mémoire, comme il l’a nommée. Cette exposition associe la douceur domestique d’un matériau immémorial, la céramique, à la froideur mécanique d’une icône des armes de précision mortelles de notre époque, la Kalachnikov.

Dar Essalam c Pol Guillard
Dar Essalam (c) Pol Guillard

Il ne s’agit pas de « la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » des surréalistes. Il s’agit de la domestication par la céramique de la violence d’aujourd’hui et de l’absurdité de notre époque, de la même façon que les bas-reliefs sculptés assyriens en céramique fournissaient aux foules les images de référence officielles.

La kalachnikov est ici désacralisée, non idéalisée comme celle chromée avec ses initiales gravées que le dictateur irakien déchu possédait, mais devenue seulement symbolique, apprivoisée et réduite à une fonction ornementale. Une séquence vidéo de l’exposition est explicitement significative. La kalachnikov céramisée se voit peu à peu occultée par la croissance d’une végétation qu’elle sécrète et qui va l’étouffer. Un clin d’œil aux jardins suspendus de Babylone. Un triptyque, intitulé « Dar Essalam », en céramique brisée et recollée dans l’esprit du  kintsugi japonais, l’art de recoller les morceaux de céramique ou de porcelaine de manière décorative illustre également ce parti. Au lieu de masquer les fêlures d’un objet cassé, on les souligne délicatement à l’or. L’objet brisé se retrouve embellit de son choc. Cette technique s’inscrit dans le courant du wabi-sabi, philosophie japonaise invitant à « reconnaître et ressentir la beauté des choses imparfaites, éphémères et modestes ».

De même, l’œuvre « Enter in Peace », devise qui est apposée au fronton des mosquées et qui a bercé l’enfance et l’adolescence de l’artiste associe la douceur des fleurs peintes sur la céramique alors que l’arme est en filigrane.  Près de l’installation  sonore « Broadcast from Arabia » , dans une chambre verte , couleur d’espoir , l’on entend battre un cœur , « le cœur d’une civilisation qui n’a jamais cessé de battre » , dit Khadija Hamdi Snoussi  qui a placé , au centre du dispositif , un livre sur l’art irakien ancien . Même enfouie , la civilisation est toujours présente.

 L’exposition se prolonge jusqu’au 24 avril 2022

Texte : Edia Lesage.

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