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Djerba 1055 N GuellalaPotier

Les potiers de Guellala

Leurs gestes dépassent le temps, traversent les siècles

« J’ai cherché des poètes. J’ai trouvé des potiers…Sur tous les chemins de Djerba circulent des chameaux, portant un faix énorme et vain : la grosse grappe des jarres sonores…C’est la vendange de Guellala » (Georges Duhamel)

Au fil des routes et des chemins sauvages et sinueux de Djerba, bordés de palmiers altiers touchant presque les nuages, le voyageur qui se dirige vers le sud-ouest de l’île, en passant par Erriadh, atteint très vite Guellala. On franchit le plus haut sommet de l’île qui culmine 54 mètres, puis on longe une zone vallonnée avant de plonger vers le ravissant village berbère, appelé Haribus dans l’antiquité. Situé au milieu d’une faille dans un site très ancien, l’endroit est célèbre dans toute la Tunisie et même au-delà par ses ateliers de poterie.

Depuis l’époque des Phéniciens, les artisans potiers ont fondé, dans ce point de l’extrême sud de l’île, où l’argîle remplace au fond du sous-sol l’eau très rare ici, probablement l’une des premières capitales de poterie tournée au monde. Il n’y a pas si longtemps encore, les jarres, amphores et autres récipients de Guellala (pluriel de guellal, fabricant de la golla, la gargoulette) traversaient quotidiennement l’île pour approvisionner toutes les villes de Tunisie, de Lybie, d’Algérie…Des pièces aux couleurs blanchâtres si l’argîle a été mélangée à l’eau de mer, aux tons rose et rouge si la matière a été malaxée avec l’eau de pluie ou de citerne.

Elégance, sobriété et fonctionnalité

Les ateliers sans fenêtres, à demi enfouis dans le sol, annoncés par de petits tas de tessons, produisent une poterie non vernissée appelée chaouat. Une technique ancestrale qui se base sur l’économie de moyens (une seule cuisson), peu de décoration, un galbe élégant, une sobriété des formes, une fonctionnalité parfaite.

« Le chaouat a la particularité, contrairement à d’autres matériaux, de taire son âge, car le temps n’altère pas sa composition et n’a aucun impact sur elle. Cette éternelle jeunesse nous cache sa grande maturité et le message millénaire que seuls les initiés peuvent décrypter », écrivait le plasticien Faouzi Chtioui dans la préface du bel ouvrage Chaouat, Terres cuites de Djerba, édité en 2008 par l’atelier Driba et la Fondazione Orestiadi.

En ces temps où le plastique n’avait pas encore envahi ces contrées insulaires, Guellala ne pouvait vivre, ni respirer sans ses potiers. Ceux-là « fabriquaient tout ce qu’il fallait pour conserver, stocker ou entreposer les denrées alimentaires liquides et solides, pour préparer les mets et les servir lors des diverses cérémonies, pour laver les morts, pour décorer et embaumer les chambres nuptiales. Ils fournissaient aux enfants des jouets et aux nouvelles mariées des pièces pour ranger leur trousseau, le jrab el ahwaiej », explique Mohamed Messaoudi, promoteur de l’atelier Driba et fervent défenseur du patrimoine. Les maitres de l’argîle approvisionnaient également les pécheurs en pièges à poulpes sous forme de gargoulettes et de plomb de ligne de fond.

La corporation, qui répercute depuis des siècles les mêmes gestes, les mêmes réflexes, hérités de père en fils. L’argîle livrée à l’atelier nécessite un long travail avant de devenir malléable. Elle subit un séchage de cinq à six jours, puis un concassage suivi d’un arrosage, enfin un foulage aux pieds durant une heure et demie afin de la diluer et la pétrir.

Les artisans se partagent aujourd’hui encore en deux catégories. Il y a tout d’abord les jeffay, spécialisés dans la production de poteries de très grand calibre, les jeffa, tels que la Khabiya, le duh, et le nofsi pour conserver les provisions. Enfin nous trouvons les harrach, qui fabriquent les pièces de moindre dimension.

L’atelier Driba expérimente le chaouat

Suivant les chemins de la mer Méditerranée, certains des potiers de Guellala décidèrent un jour de migrer. Vers le XIVè siècle, des hommes de Guellala partirent vers Moknine. D’autres jetèrent l’ancre à Tunis. Ou encore à Nabeul, dotant le pays d’une seconde capitale de la poterie qui se distinguera de la première par l’adoption de la glaçure opaque à base d’étain. Là où ils s’installèrent, leur savoir-faire croisa d’autres techniques et s’épanouit encore plus.

Il reste actuellement dans ce village berbère, où on parle encore la langue des origines, une cinquantaine de potiers répartis sur une quarantaine d’ateliers. Passé maitre dans ce savoir-faire, Adel Sagal dirige aujourd’hui l’atelier de son père à Guellala. Il expérimente depuis quelques années avec l’artisan-designer Mohamed Messaoudi, les différentes pistes d’une nouvelle créativité liée au chaouat.

A l’origine de ce projet, il y eut la découverte par Mohamed Messaoudi de ces superbes disques anciens en terre cuite, qui aujourd’hui encore servent de moules à différentes poteries. La démarche des deux hommes consiste à intervenir sur les disques ordinaires pour y imprimer des motifs trouvés sur certains moules anciens. Au fond, tous les deux veulent maintenir vivace une technique noble et pure ayant traversé les siècles malgré tous les bouleversements socio-économiques qu’a connus la Tunisie. Mais une note d’inquiétude perce dans la voix de Messaoudi lorsqu’il rappelle les risques de disparition des fours d’ici vingt ans : « ces sites sont en train d’être envahis par l’urbanisation galopante. Il s’agit aujourd’hui également de développer la dimension touristique de ce petit village, toujours considéré comme une zone de passage pour les visiteurs de l’île ».

Le chant des « potiers poètes » menace-t-il de se taire à tout jamais ?

Texte : Olfa Belhassine – Photos : Salah Jabeur

Article paru dans iddéco n°15 – Décembre 2012

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