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Sabri Ben Mlouka

Le lieu sans nom de Sabri Ben Mlouka

Son lieu lui ressemble : a-typique, mystérieux, d’accès difficile, sombre et lumineux, réservant de belles surprises. Contrairement à lui, ce lieu n’a pas de nom. Il préfère laisser la possibilité de lui donner celui qu’il peut suggérer.

Sabri Ben Mlouka

Nous sommes au cœur battant de la médina, dans l’aristocratique rue Boukhris, aujourd’hui investie en un réseau dense de fast foods, cafés, échoppes. La grande porte patricienne est encastrée entre une mosquée et le local de Nahdha. Ce qui rend d’autant plus surréaliste la découverte du studio-atelier-galerie-salon artistique et littéraire-table d’hôte de Sabri Ben Mlouka.

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Si elle n’a pas de nom, la maison a une histoire. Du premier propriétaire, on a oublié le patronyme. Si ce n’est que tout le monde l’appelait « l’adjoint ». L’adjoint avait une faiblesse : il aimait les cartes. Ce qui lui fit perdre la maison à l’issue d’une partie malheureuse. Rachetée à deux reprises, n’ayant pas su retenir ses différents habitants, la demeure, désormais ruine totale, finit par servir de dépôt à un collectionneur passionné d’antiquités. Lotfi Abdelli, dont on ignorait cette addiction, y entassait ses découvertes après avoir plus ou moins esquissé une restauration sommaire. Mais les maisons ont des destins insoupçonnés.  Celui de cette demeure s’appelait Sabri Ben Mlouka. Et pourtant. Notre artiste aux semelles de vent promenait son objectif à travers le monde sans vraiment penser un jour à se fixer. Ou alors peut-être trouver un lieu, dans la médina, qu’il se contenterait de personnaliser pour y recevoir ses amis et montrer son travail. En aucun cas, il ne pensait pouvoir et devoir affronter le vaste chantier que lui offrait son coup de cœur. Dans chaque partie de ce qui n’était plus une demeure, quelque chose le séduisait, une autre le rebutait. La maksoura avait de belles voûtes, mais pas d’enduit sur les murs. La grande pièce de superbes proportions, mais pas de chape au sol. Le jardin qui aurait pu faire rêver, n’était qu’une décharge. Et puis surtout Sabri Ben Mlouka n’avait pas d’argent, aucune notion d’architecture, n’avait jamais suivi de chantier, et ne savait absolument pas par quel bout commencer. Une nuit sans sommeil fit disparaître toutes ces appréhensions. Son instinct lui disait que ce serait là et nulle part ailleurs. Beaucoup d’hésitations, d’erreurs, d’arrêts, de changements plus tard, le lieu sans nom est pratiquement abouti. Non pas terminé, car il n’a pas vocation à l’être, espace en constante évolution, voué à accueillir et présenter des œuvres en cours d’élaboration, et devenant lui-même matière artistique sans cesse renouvelée. La porte majestueuse qui l’ouvre n’annonce rien de ce qui se trouve derrière : un vestibule à damiers noirs et blancs semble prévenir de la non-tonalité des lieux. Puis un vaste espace à l’ample démesure, entièrement peint en noir, où seul se détache en réserve un escalier blanc. L’œil demande un temps d’accommodation avant de découvrir une percée de verdure, un jardin, rare en cette médina minérale. Le noir mat des parois n’est pas innocent. Il absorbe et exalte à la fois les photos qui y sont accrochées. Sans heurt, sans contraste, les femmes de Sabri Ben Mlouka – Sabri ne photographie que des femmes – se fondent sur ces murs, ou s’en détachent, à leur gré semble-t-il. Les encadrements, noir pour la plupart, or quelques fois, ne les cernent pas, les contiennent à peine. Elles habitent cet espace, aussi étrange que cela puisse paraître, y déployant une sensualité qui irradie. Elles sont captées tout au long des périples de l’objectif voyageur de l’artiste, dans des décors agrestes ou somptueux, sur des colonnes antiques ou au milieu d’un troupeau de moutons, dans les ors d’une église, ou la candeur d’un champ de fleurs. Elles posent, reines en majesté, vestales hiératiques, nymphes maléfiques, que le papier glacé n’arrive pas à figer.

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Et puis elles s’en vont, si l’artiste ne les juge plus à leur place, icônes d’un temps toujours en mouvement, laissant la place à d’autres regards sur ces cimaises qui ne se veulent pas galerie, mais atelier, résidence, lieu de rencontre et d’échange. Ici, on n’a nullement l’intention de démocratiser l’art, mais au contraire de lui rendre son mystère. On n’est pas dans la logique de la porte ouverte, mais dans celle de cénacle, du confidentiel. On ne veut pas communiquer, mais privilégier la discrétion du bouche à oreille, les réseaux d’amitiés, d’affinités. C’est pour cela que l’on a choisi de réunir, autour de tables d’hôtes, brillamment orchestrées par l’artiste culinaire Malek Labidi, des gens qui ne se connaissaient pas à priori, mais dont on devinait les affinités. Et que, pour parler en termes culinaires, la sauce a pris. Pour rester dans ce registre, la recette étant bonne, Sabri Ben Mlouka et sa complice Malek Labidi se proposent d’inviter à intervalles réguliers quatre personnes qui elles-mêmes en inviteraient quatre chacune, issues d’univers différents peut-être, mais partageant la même passion pour l’art. On leur proposerait de partager le pain et le sel, mais aussi de découvrir des travaux en cours, un artiste étranger, une collaboration. Pour cette cène de genre nouveau, Malek Labidi élabore de véritables performances artistiques culinaires, faites de farandoles de saveurs, d’alliances gustatives et de découvertes gastronomiques.

Texte : Alya HAMZA – © Sabri Ben Mlouka

Article paru dans iddéco n°42 – Décembre 2019

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