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Le jasmin dans tous ses états

Parfum de la Révolution

Qui l’eut cru ? De l’épaisseur des nuages de gaz lacrymogène allaient s’exhaler les effluves capiteux de la liberté ! Et s’exalter jusqu’à l’ivresse des sommets de l’émancipation conquis l’un après l’autre, du nord au sud du pays. Bien sûr, puisqu’il s’agit de la Révolution du Jasmin.
C’est ainsi. Dans la tête des gens  et  dans les représentations  conventionnelles,  la Tunisie et cette oléacée blanche sont si étroitement associées  que le jasmin en est devenu la fleur emblématique du pays.

Pourtant, cette fleur n’est apparue en Tunisie qu’au XVIe Siècle, provenant des profondeurs de l’Asie, Chine et Inde, en passant par la Perse qui nous a également transmis son appellation, yâsamîn, que nous avons raccourcis en yasmîn.

Avant d’essaimer dans tous les milieux favorables, le jasmin s’est d’abord installé sur le flanc sud-est du Cap Bon auquel il continue à s’identifier tant sa culture y est développée. C’est que le jasmin a trouvé, dans la douceur du climat du ruban côtier qui va de Dar Châabane à Hammamet, un environnement particulièrement propice à son plein épanouissement. Cette région fournit l’essentiel de la production de fleurs pour la confection des fameux bouquets qui agrémentent les moments de décontraction et de subtiles évasions de l’esprit que recherchent la plupart des Tunisiens, hommes et femmes confondus, au terme d’une journée active.

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S’il n’existe pas à proprement parler de plantations de jasmin (avec ses deux variantes, yasmîn et fell), cet arbuste qui se présente dressé ou sarmenteux, peuple les vergers du Cap Bon en plus ou moins grand nombre pour fournir une production suffisamment abondante et faire l’objet d’un marché hebdomadaire, à Hammamet ainsi qu’à Nabeul, durant la saison estivale qui couvre en fait toute la belle saison qui va de juin à septembre.  Hors le Cap Bon, on le retrouve fréquemment dans les cours des maisons traditionnelles et dans les jardins des villas où il se ramifie le long des clôtures, procurant ainsi ombrage et senteurs exquises, offrant également une production d’appoint, ce qui rend difficile l’estimation du volume global des quantités de jasmin récoltées dans le pays.

La cueillette des boutons de fleurs de yasmîn et de fell pour la confection des bouquets est un exercice délicat qui doit s’effectuer avant l’aube pour conserver leur fragrance qu’ils exhalent  en fin de journée en écartant leurs pétales (surtout vrai pour le jasmin).

L’arrangement d’un bouquet (couramment appelé mechmoûm, littéralement : celui dont on apprécie la senteur) est à la fois une science et un art. Il s’agit, en effet, d’inventer  une nouvelle fleur, ni plus ni moins. S’agissant du yasmîn, fleur blanche aux extrémités légèrement teintées de rose et au parfum exalté, mais qui s’étiole assez rapidement (seulement une douzaine d’heures de fraîcheur avant une forte oxydation qui se manifeste par l’apparition d’une couleur rouille sur les pétales), cet arrangement est relativement simple. Une vingtaine de tiges d’alfa d’une quinzaine de centimètres de longueur sont rassemblées à l’extrémité desquelles on plante les boutons dotés d’embouts comme pour les besoins de la cause. Puis  on attache le bouquet à l’aide d’un fil à coudre blanc que l’on enroule autour de la « tige » principale née du faisceau d’alfa et de la « couronne » de boutons de jasmin. Une fleur « artificielle » est ainsi née.

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La confection de son homologue de la variété fell repose sur le même principe mais se décline en une plus grande variété de formes et de composition.

La plus grande robustesse de cette fleur à la couleur blanche nacrée et sa plus grande longévité donnent à l’imagination et à la dextérité de l’artisan de plus grandes ressources créatives.

En effet, il n’y a pas un mais de nombreux modèles de bouquets de fell qui se distinguent par la variété de leur format (codifié), la diversité de leur composition et de leur clientèle cible.

Le plus couramment produit est le modèle dit asfoûr (oiseau) à l’usage d’une clientèle « basique » sensible à la subtilité de l’arôme que la variété fell dégage. Il se présente en mechmoûm composé d’une vingtaine de boutons  assemblés en bouquet simple. Les jeunes, pour leur part, préfèreraient le bousabaâ, (littéralement : à sept boutons, mais qui en comporte paradoxalement huit). Son tarif est évidemment plus réduit que celui du précédent. Cadeau apprécié que, généralement, on offre aux personnes particulièrement chéries : le thloûthi, qui se distingue par sa taille, puisque sa couronne se compose de pas moins de 40 boutons. Enfin les grandes occasions, en particulier les mariages, sont prétexte à un plus grand déploiement de l’imagination qui introduit dans la composition du mechmoûm des techniques d’assemblage qui donnent des formes variées mais également des mariages avec d’autres éléments  (l’œillet, par exemple, qui vient égailler le centre du bouquet avec ses couleurs vives ou encore des paillettes pour renvoyer en étincelles la lumière des projecteurs lors de la parade nuptiale !).

Ces fleurs (plus particulièrement le fell) peuvent également se porter en couronne, en collier ou en guirlande lors de sorties ou en joyeuses rencontres.

Hormis les bouquets confectionnés sur commande et qui sont livrés aux clients enrubannés ou enveloppés de gaze, les autres sont proposés à la vente au public de différentes manières. La plus élégante est celle des marchands ambulants portant blouse blanche et tenant sur le bout des doigts un plateau circulaire en fibres d’alfa tressée dont les rebords sont garnis de bouquets piqués sur tout le pourtour et le fond tapissé de bouquets couchés en cercles concentriques. D’autres ambulants préfèrent présenter leur marchandise plantée d’une manière plus ou moins ordonnée dans des courgettes de grande taille et qu’ils brandissent à la manière d’un flambeau. Tous se déplacent à la recherche de la clientèle d’une artère passante à une autre et d’un café à l’autre.

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Composition Florale : Lily Rose

Quant au client, il choisit son bouquet en fonction de son goût mais aussi de ses moyens. Il le manipule avec une extrême délicatesse pour ne pas défaire le fil ce qui va mettre du désordre dans les tiges et les éparpiller. En fin de journée, cependant, il va tout de même aérer la couronne, défaisant une partie de son corsage et, délicatement, du bout des doigts (et même des ongles, qu’il promène à revers à la surface du bouquet), il va accélérer  l’écartement des pétales de fleurs de jasmin (et seulement le jasmin) pour en libérer le parfum encore prisonnier des capsules.

On jouit du parfum de ces fleurs en humant leur bouquet en le portant à son nez, mais on le porte aussi à l’emplacement des pochettes pour en respirer en permanence l’odeur si sensuelle. Mais la manière la plus tunisoise qui soit de jouir pleinement du bouquet en flattant deux sens à la fois, l’odorat et l’esthétique est celle qui consiste à le coincer derrière son oreille.

Sur le plan médical, le jasmin est reconnu anxiolytique et sédatif, même absorbé par inhalation. La médecine de l’âme, elle, recommande de se détendre l’esprit en écoutant « ya machmoûm el fell » et « tahat el yasmîna fellîl », assurément les airs les mieux partagés par les tunisiens.

Signalons enfin que le mechmoûm est déposé en saison, par-dessus le linceul, sur la dépouille des défunts après leur toilette mortuaire.
Texte : Tahar Ayachi

Article paru dans iddéco n°10 – Octobre 2011

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