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JAB 3341

En plein cœur de la médina de Tunis
La clinique des vieux livres

« Ici, c’est la clinique des vieux livres. Leurs propriétaires les amènent souvent dans un état désespéré. Ils les ramènent dans leur bibliothèque régénérés, prêts pour une nouvelle et longue carrière au service de la connaissance et pour le plus grand bonheur des bibliophiles. Entretemps, ils auront été traités céans avec le plus grand soin, selon une thérapie éprouvée, pour leur refaire une santé et retrouver des couleurs ». Ainsi parle Mohamed Ben Sassi, artisan relieur.

 

L’évocation de la clinique pourrait renvoyer l’imagination à un cadre et des installations modernes : un local « clean » dans un immeuble flambant neuf, des instruments chirurgicaux en métal étincelant et un personnel tout de blanc vêtu, coiffé d’un bonnet de même couleur et ganté.  Il n’en est rien, dans le cas d’espèce.

L’établissement auquel nous rendons visite est tapi en plein cœur de la vieille ville de Tunis, rue Lagha. C’est l’une des moins connues et des plus mystérieuses de la médina. Son long tracé sinueux et transversal par rapport aux divers axes qui convergent vers la Grande mosquée en fait une voie peu fréquentée par les non-riverains. Son appellation, son voisinage avec la rue du Pacha et la place Romdhane Bey, où elle amorce son parcours, ainsi que l’allure générale de sa parure architecturale, indiquent clairement la noblesse de ses origines et rendent la visite à cet atelier d’autant plus précieuse, en dépit de l’impression de laisser-aller qui se dégage de son état actuel. La noblesse du métier de relieur-doreur d’art, épouse parfaitement celle du cadre dans lequel elle s’exprime.

Mais noblesse n’est pas forcément synonyme d’ostentation. Point d’enseigne lumineuse pour signaler l’atelier au chaland. Il faut pour ainsi dire être dans la confidence pour franchir le seuil de cette minuscule porte à un battant et s’introduire dans l’antre. Dès le premier pas, on se rend compte qu’on a plongé dans un autre monde. Un capharnaüm ? Presque, tant la juxtaposition d’éléments disparates suscite l’impression de désordre. Mais à y regarder de plus près, on se rend bien compte qu’on a affaire là, à un « désordre créatif ». Des piles de documents jusqu’au plafond, des volumes soigneusement rangés, des machines d’un autre temps, des établis et le bruit de martelage étouffé par la souplesse du matériau sur lequel il s’abat.

A soixante trois ans, Mohamed Ben Sassi ne se résout pas à prendre sa retraite. Il a pour ainsi dire la reliure dans la peau. Un métier qu’il exerce avec passion depuis plus de quatre décennies et qu’il entend transmettre à son fils afin de « ne se perdre pas », comme disait le poète. Et dire qu’enfant, il se destinait à être mécanicien. Sa petite taille et sa frêle allure en ont décidé autrement, ainsi que le professeur chargé de l’orientation au Lycée Technique de Bab el-Alouj, à Tunis. Car c’est dans cet établissement prestigieux auparavant appelé Collège Emile Loubet que M. Ben Sassi a effectué ses études. Le cursus comprenait une année préparatoire au cours de laquelle, comme dans l’enseignement médical, l’élève passait par les divers départements artisanaux et industriels de l’établissement pour, à partir de l’année suivante, poursuivre là où il était jugé le plus apte à le faire. Et c’est ainsi que l’aspirant mécanicien a été dirigé sur la reliure qu’il étudiée durant trois ans. En 1974, à vingt ans, il quittait le lycée avec son « brevet » en poche mais déjà riche d’une certaine expérience acquise, pendant les vacances d’été, auprès de la fameuse librairie/papeterie Annabi, à Bab Souika.

48 opérations

L’année même de sa sortie, Ben Sassi acquérait son premier atelier, rue du Pacha, à quelques mètres de chez ses parents. Une minuscule échoppe dans laquelle il s’est installé en tant que libraire/papetier/relieur. Sage précaution car il savait, à l’époque, qu’il ne pouvait prétendre se mesurer aux véritables « artistes » qui se partageaient la profession : les Caton et les Zaghdoun, à la rue Zarkoun, les Zitoun, à Kallaline et les Ben Miled, place Romdhane Bey. Son obstination toutefois, à vivre de ce métier qui avait fini par l’adopter et à se tailler une place au soleil des meilleurs de la profession, l’ont amené à plus d’une reprise à décliner des offres d’engagement en tant qu’enseignant dans l’établissement qui l’avait formé, ou en tant qu’artisan dans des ateliers d’organismes officiels. Il a toutefois fini sur l’insistance d’anciens condisciples à les rejoindre dans l’atelier nouvellement créé par la Bibliothèque Nationale dans son annexe de la rue Jemaâ ez-Zitouna, mais à une condition : un régime de mi-temps !

Entretemps, il a changé de local et a fini par attérrir à la rue Lagha et a acquis un précieux matériel auprès de la veuve d’un artisan italien installé de l’autre côté de la médina, à Bab Jédid.

La promotion de 1970 au Lycée Technique comptait 19 élèves. Un seul a abandonné en cours de route, et les autres sont allés jusqu’au bout. Sur le nombre, la plupart se sont reconvertis dans d’autres domaines. Trois ont exercé dans la fonction publique. Seul Ben Sassi est encore en activité. Début des années 90 du siècle dernier, le Lycée Technique a fermé ses portes au profit de centres de formation professionnelle qui n’ont pas formé grand monde dans ce métier. De surcroît, ils ne délivrent aucun diplôme et sont, de ce fait, peu demandés par les candidats.

Les techniques expéditives de reliure modernes aidant, la qualité des interventions sur les vieux ouvrages sont en recul, lors même qu’il y a un nombre considérable de volumes qui attendent réparation. Il faut savoir que, dans la reliure traditionnelle, il n’y a pas moins de 48 opérations pour remettre en état un ouvrage détérioré qui vont du débrochage à la dorure en passant par le débrochage, le « grécage », la couture (12 sortes), le couvrage, l’entoilage, le collage, l’arrondissure, etc. Toutes ces opérations s’effectuent ici à la main, par des procédés artisanaux, à l’aide d’un outillage et d’un grand matériel manuel séculaire (accessoires typographiques, poinçons, massicots, cisailles, étau, presse, etc.). De quoi rassurer les heureux possesseurs d’ouvrages précieux dont l’artisan va jusqu’à restaurer les enluminures lorsqu’elles se détachent de leur support.

Ancien employé à mi-temps à la Bibliothèque Nationale, Mohamed Ben Sassi est aujourd’hui retraité…à mi-temps ! Les après-midis, il continue à s’affairer dans son antre. Comme par le passé, se réservant les matinées pour jouir de sa retraite. Mais il ne se résout pas à enfermer sa passion entre les murs de son atelier. Pour la deuxième année consécutive, il consacre la matinée des samedis à l’animation d’un atelier de reliure mis sur pied par l’espace culturel voisin de Dar el-Harka. Deux heures de formation théorique sur place suivies par une séance en atelier. Une manière, peut-être de revivre le temps de son apprentissage et de rendre à la société un peu de ce qu’elle a donné.

Article paru dans iddéco n°43 – Septembre 2017
Texte : Tahar Ayachi – Photos : Salah Jabeur

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