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Bhar Lazreg ou B7L9

L’espace d’art expérimental de la fondation Kamel Lazaar (KLF) est novateur et défie toute catégorisation. Il répond à l’engagement de KLF, convaincue de l’importance de générer un impact social dans les zones défavorisées à travers l’art et la culture.

Nous sommes au cœur de Bhar Lazreg, entre La Marsa et La Soukra, une zone à forte densité urbaine, d’habitat anarchique et souvent sauvage, que l’on évite en général de traverser à la nuit tombée. Mais nous sommes aussi face à la plus grande école de Tunisie, là où un millier d’enfants apprennent le vivre ensemble. Face à une multitude d’ateliers de petits artisans, de minuscules commerces, de cafés animés, de marchés improvisés, en un mot face à la vraie Tunisie. Loin des grandes avenues, centres commerciaux et maisons de culture, dans ce quartier, tout est à faire, un modèle nouveau à inventer, un public à conquérir. Aussi n’était-il pas étonnant de voir la Fondation Kamel Lazaar, qui a pour réputation d’aller là où personne ne va, tenter une expérience inédite, loin des sentiers battus, à l’écart de tous les circuits, expérience étonnante par sa pertinence, son humilité et son approche.

Le lieu : une usine de textile où aucune machine n’a jamais rien tissé. Un immeuble sommaire, mais doté d’un grand espace au sol, aisément accessible, et quatre niveaux facilement modulables. En un mot une bâtisse ordinaire, de ces anciens ateliers imaginés aux temps florissants de l’industrie textile, et dont on se demande bien pourquoi elle provoqua cet irrésistible coup de cœur chez les responsables de la fondation Kamel Lazaar. D’autant plus qu’à priori, il n’y avait pas de projet déterminé, pas d’agenda défini. Seulement la volonté de faire quelque chose dans un lieu dont on avait perçu le fort potentiel.

 

La trame était offerte, il ne s’agissait plus que de la mettre en scène. L’équipe de la Fondation, dédiée à ce projet, s’emballe, rêve, tout en sachant raison garder, imagine un hub culturel hors des structures habituelles. Un lieu qui existerait de par son environnement propre, qui recueillerait les énergies, les feraient se confronter, s’opposer ou s’enrichir les unes des autres. Qui répondrait à une demande, informelle, informulée, mais qui se définirait peu à peu. Un lieu offert à ce quartier, animé, vivace, tonique, qui décidera de son avenir en y apportant ses attentes. Un incubateur selon le terme à la mode où l’on inviterait des artistes du monde entier à se poser pour un temps de réflexion, de création, de rencontre. Une plate-forme où l’on élaborerait des projets communs, où l’on proposerait une éducation alternative. On le sait, en Tunisie, le vivre dans ce pays a toujours offert un énorme potentiel aux artistes, tunisiens peut-être, en dépit des difficultés rencontrées, mais aussi aux artistes étrangers. Tous, issus du monde arabe ou d’ailleurs, venus pour une résidence, une retraite, une expérience, un temps de pause, le disent : l’énergie créative que dégage ce pays est inspirante, stimule la création, offre une liberté et une familiarité inégalables.

L’atelier textile rebaptisé B7L9, selon la coutume bien tunisienne d’adopter des chiffres pour des lettres, a ouvert ses portes le 16 mars. Au sol, une immense plate-forme de quelques 600 m2, accessible aux containers et transporteurs de grands formats, structurée par des pylônes lumineux. Modulable, elle offrira des espaces d’exposition, ou de travaux en cours aux artistes souvent pénalisés par l’exiguïté de leurs ateliers. A l’étage, dix studios offerts aux artistes, une bibliothèque-médiathèque, des lieux de convivialité, un appartement pouvant accueillir des  résidences. Tout en haut, une magnifique terrasse surplombant tout Bhar Lazreg, d’où l’on ne verra jamais la mer, malgré la promesse du nom, mais tout de même la verdure du jardin d’une incongrue maison d’hôte voisine. Là, l’équipe rêve déjà d’implanter un restaurant bio, des soirées à la belle étoile, des projections de films, des fêtes d’enfants du voisinage…

Pour le coup d’envoi, on a confié l’inauguration à l’étonnante Basak Senova, curator turque au parcours atypique, qui a eu la responsabilité des pavillons turcs, puis macédoniens de la Biennale de Venise. Mais pas seulement. Cette commissaire d’exposition qui a quitté Istambul pour suivre sa petite fille virtuose du piano à Vienne, capitale de la musique classique, ne fait rien comme personne. Elle n’accepte d’investir que des lieux particuliers, problématiques, abandonnés, à forte charge émotionnelle ou historique. Seuls l’inspirent des lieux improbables, qui racontent une histoire, incarnent un conflit, reflètent une tension. On lui doit une exposition dans le bunker secret de Tito, un invraisemblable endroit creusé dans la montagne, où 300 personnes pouvaient vivre à l’aise. Une autre dans douze lieux de Jérusalem, dont un hammam. Ou encore à Chypre, lieu de confrontation de deux peuples, dans un aéroport abandonné.

Bhar Lazreg, avec son brassage de communautés, ses implantations sauvages, sa réputation de populations difficiles, et l’extraordinaire vitalité de sa jeunesse, ne pouvait que la séduire. Elle s’emballa pour le projet, le concept, heureuse de la liberté qui lui était offerte dans ce lieu vierge, dans ce pays où il n’y avait rien à justifier quant à sa démarche, et réunit pas moins de 46 artistes issus de 35 pays différents. Pour eux, elle conçut des modules, des croisements de thèmes, une espèce de puzzle qui recouperait des sujets d’intérêt complémentaires ou similaires. Au visiteur, elle offre un voyage initiatique d’éveil et de découvertes, un miroir de l’art contemporain dans sa diversité et sa multiplicité.

La première artiste invitée est certainement la plus inattendue : l’italienne Eggle Oddo viendrait plus du monde de la science que celui des arts, si ceux-ci n’étaient pas désormais imbriqués. Elle travaille sur les plantes extrêmophiles, plantes capable de pousser dans des régions à climat extrême. Les graines de ces plantes sont recherchées comme de l’or par les banques de semences. Or il se trouve que le terreau de Bhar Lazreg, aride, argileux, rocailleux, est étonnamment propice à cette culture, et que la Tunisie est un des trois pays au monde où elle peut se développer. Les experts agronomes tunisiens ont rencontré, sidérés, cette OVNI venue préparer une performance artistique à partir d’un des plus grands défis de l’agriculture. Cependant que les voisins au début sceptiques, sont venus l’aider à bêcher et planter, avant de partager les repas que cette italienne, virtuose des fourneaux, leur préparait pour les remercier. Eux, lui ont promis de veiller sur les plantes en son absence. Le jour de l’inauguration, elle propose de jeter de la terrasse des bombes de graines en une performance artistique au joli symbole.

Texte : Alya Hamza

Article paru dans iddéco n°39 – avril 2019

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